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Jusqu’où peut-on manipuler le cerveau humain ?

La connaissance neurobiologique et neurochimique de la structure et du fonctionnement du cerveau se développe d’une manière exponentielle depuis quelques années. Il ne se passe pas une seule semaine sans que des résultats importants soient découverts. Tout le monde connaît désormais les dispositifs d’interface et de commandes cérébrales qui permettent à des personnes lourdement handicapées de commander directement par la pensée des ordinateurs ou des prothèses robotisées. C’est un Progrès indéniable. Il est grand temps cependant de nous interroger sur d’autres aspects de ces fulgurantes avancées scientifiques. N’existe-t-il pas un risque réel de manipulation et d’asservissement de l’être humain ?

 

Modifier les capacités mémorielles

                En juin 2011, des chercheurs américains des Universités de Caroline du Sud et de Californie, dirigés par Sam Deadwyler, étaient parvenus à mettre au point un implant cérébral utilisé sur des rats de laboratoire qui permettait de rétablir des souvenirs perdus. Plus important encore, si l’implant était utilisé sur un rat n’ayant pas de problème de mémoire, le dispositif était capable de renforcer ou d’améliorer leur capacité de mémorisation.

                En septembre 2011, des chercheurs japonais, dirigés par Shinji Nishimoto, réussissaient, grâce à un scanner et un ordinateur, à décrypter des signaux cérébraux et à retrouver les images d’un film visionné par trois sujets.

Décoder les pensées

                En janvier 2012, des scientifiques américains de l’Université de Berkeley, dirigés par Brian Pasley, étaient parvenus à décoder les mots et les pensés des participants à une étude. Ouvrant la porte encore un peu plus à la manipulation mentale, cette performance avait été obtenue en plaçant des électrodes à la surface du lobe temporal supérieur de quinze sujets. En enregistrant leur activité neuronale pendant qu’ils écoutaient des mots et phrases pré-enregistrés, en analysant les ondes cérébrales de ces sujets à l’aide d’un logiciel spécifique, on pouvait alors retrouver ces mots.

Greffage de souvenirs artificiels

                En septembre 2012, des scientifiques américains de la Case Western Réserve University School of Medecine de Cleveland (Ohio), dirigés par Ben W. Strowbridge et Robert A. Hyde, ont réussi à « greffer » des souvenirs artificiels à des portions de cerveau prélevées sur l’encéphale de rongeurs. Les chercheurs ont pu montrer ensuite que les circuits neuronaux impliqués dans ce processus, grâce notamment aux « cellules granules semilunaires », étaient capables de mémoriser l’information ainsi créée pendant plus de dix secondes. Ces recherches sont très encourageantes pour des patients souffrant de graves troubles de la mémoire provoqués par des maladies neuro-dégénératives, comme la maladie d’Alzheimer.

Faux souvenirs pour soldats

                Une autre expérience incroyable a été présentée par des chercheurs néerlandais de l’université d’Utrecht. Les participants étaient des soldats néerlandais qui avaient servi en Afghanistan au cours des cinq dernières années. La finalité de ces recherches était l’étude des facteurs provoquant le « stress Post-traumatique », un état d’angoisse particulier dont souffrent certains militaires gravement affectés par les situations violentes qu’ils ont dû vivre lors des opérations militaires.

                Les deux cents soldats qui ont fait l’objet d’un premier entretien avant leur départ en mission, ont été soumis à un « débriefing » quelques semaines après leur retour. Cet entretien avait pour objectif annoncé de permettre l’évaluation du niveau de stress ressenti par ces soldats.

                Cependant, tout au long de l’entretien et sans en informer les militaires, les chercheurs ont savamment distillé de fausses informations se rapportant à des événements qui n’avaient pas eu lieu mais qui étaient plausibles et qui auraient pu se produire. Ce « faux souvenir » concernait une attaque terroriste du camp où se trouvaient basés ces militaires, la veille du Nouvel An. Six mois après cet entretien, les mêmes soldats ont à nouveau été convoqués. Les chercheurs furent alors stupéfaits de constater que 26 % de ces militaires évoquaient spontanément cette attaque terroriste en étant persuadés qu’ils avaient bien vécu cet événement !

                Cette expérience prouve qu’un faux souvenir peut-être instillé de manière judicieuse au moment opportun et peut-être mémorisé à long terme et approprié pleinement par le sujet.

Modification de la mémoire psycho-émotionnelle

                Dans la revue du MIT, un article intitulé « Modifier la mémoire », rendait public les dernières recherches d’une équipe de neurobiologistes américains du Mount Sinai School of Medicine, dirigée par Daniela Schiller. Les souvenirs, même les plus solides, ne seraient pas fixés une fois pour toutes dans le cerveau et s’apparenteraient plutôt à des structures souples qui doivent être reconstruites à chaque fois qu’elles sont sollicitées. D’après ces travaux, une modification programmée de certains souvenirs et même une production de souvenirs artificiels pourrait constituer une nouvelle voie thérapeutique très prometteuse pour prendre en charge de lourdes pathologies psychiques. Ces scientifiques ont créé une théorie neurobiologique où il est désormais possible de « modifier le contenu et l’impact émotionnel d’un souvenir en y ajoutant de manière soigneusement coordonnée, sur le plan temporel, certaines informations qui en transforment le contexte général. » Il serait même possible d’atténuer, de modifier et parfois de supprimer le souvenir d’un événement traumatisant en instillant certaines informations dans une fenêtre temporelle étroite suivant la remémoration de cet événement.

Leurrer la mémoire

                L’aspect le plus surprenant de ces recherches réside dans le fait qu’il est désormais possible de leurrer la mémoire émotionnelle, même sans recourir à l’utilisation de molécules thérapeutiques qui vont bloquer la synthèse des protéines impliquées dans ces traces mémorielles. Il existerait ainsi une nature multidimensionnelle de la mémoire qui ne peut en aucun cas se réduire à des échanges biochimiques et qui comporterait une dimension affective, émotive et symbolique irréductible, nous conduisant à refabriquer en permanence nos souvenirs en les inscrivant dans notre propre histoire relationnelle.

Un pouvoir de manipulation colossal

                Scientifiquement, ces résultats sont fascinants. Ils soulèvent cependant des interrogations légitimes. Ces recherches ouvrent la porte grande ouverte à l’existence d’un pouvoir de manipulation colossal dans les mains de ceux qui maîtrisent ces techniques. Ces techniques sont en effet d’autant plus redoutables qu’elles pourraient produire leurs effets à grande échelle sur certains groupes, ou même sur toute une population sans que les personnes visées puissent en avoir pleinement conscience.

Source : Cerveau, Science et conscience octobre 2014