Bigbrotherware, le piercing psychotronique

« C’est pour un piercing à l’arcade… » annonce Léa, une adolescente de quinze ans, en s’approchant du comptoir, au fond obscur du magasin où règne un skin-head copieusement piercé et tatoué. Comme il n’y a personne d’autre, on suppose que le quidam fait à la fois office de vendeur et de chirurgien.

« J’en ai de nouveaux, absolument choux, qui viennent d’arriver des States, regarde… »

Il déballe un magnifique présentoir en velours pourpre sur lequel brillent les brics et brocs d’un bric-à-brac de piercings plus scintillants les uns que les autres.

« Tu vois, se rengorge-t-il, ils ont des formes trop fun, top tendance. Il y a la licorne, l’aigle à deux têtes, le cerbère, un magnifique cyclope, toute l’antiquité, quoi. »

« Oui… balbutie Léa, hésitante… Euh… »

« Tu sais, ils les enlèvent tous pour mettre ceux-là… »

« Prends pas une de ces merdes, lance une voix grave derrière elle, ils sont pouraves. »

Léa se retourne, pour voir qui l’interrompt ainsi dans ses réflexions. Le gars est grand et costaud, d’une taille qui contraste avec son visage très jeune. Il doit avoir tout juste 17 ans et arbore une tenue Gothic élaborée et sûrement très coûteuse.

« Et pourquoi je pourrais pas prendre un de ceux-là ? » demande-t-elle en cherchant à lire les expressions de son vis-à-vis.

« Ils sont branchés sur MTM, le réseau mind-to-mind des services secrets américains, un truc qui rassemble le groupe Echelon, les stations Haarp et une bande de psy déjantés à la solde des faucons républicains qui contrôlent la branche dure de la NSA. »

« T’es pas sérieux, intervient le skin, ces trucs valent à peine 15 euros. »

« Et alors, man, on trouve bien des mobiles à 1 euro ! Tu crois que c’est le pognon qui les arrête, ces salauds ? D’ailleurs, c’est pas compliqué, si t’as un microscope et un marteau, je vais te montrer ce qu’il y a dedans. »

« Désolé, mais j’ai pas de microscope. »

« Y’a bien un labo d’analyses dans la rue… »

« Ouais, c’est vrai, il est à deux pas… Mais… Oh, et puis zut, si je dois constater que je vends des saloperies, je préfère assurer. Allons-y mec, tu viens avec nous jeune fille ? »

« N’oublie pas le marteau ! » rappelle le jeune goth.

En chemin, Léa se sent prise d’une intense jubilation. Elle venait chercher un piercing, pour sortir un peu de la monotonie des jours ordinaires, mais finalement c’était aussi un jour comme les autres. Et voilà qu’elle se trouve plongée en pleine intrigue, dans une scène qui lui fait penser à la série Alias et cette machine bizarre de Rambaldi.

« Comment sais-tu tout ça ? » demande-t-elle au grand goth en s’efforçant de marcher du même pas que lui.

« Je zappe beaucoup sur Internet, et j’ai un grand frère qui se rancarde pas mal chez les chercheurs. Il est à la fac, en DESS de chimie moléculaire. Ils ont passé un de ces trucs au microscope électronique. C’est très convaincant. »

Après quelque palabres difficiles avec l’hôtesse d’accueil et avec la directrice du laboratoire d’analyses biologiques, les voilà dans une petite salle, de l’autre côté de l’arrière cour. Le piercing en forme de licorne repose sur une planche, posée sur la paillasse. Le jeune goth lève le marteau.

« Attends, dis le skin en lui prenant le bras. Voir ce qu’il y a dedans, c’est bien, mais moi je voudrais bien savoir à quoi ça sert. » Il se tourne alors vers la directrice du labo. « Verriez-vous un inconvénient à ce qu’on utilise une de vos souris ? Je lui mettrais ce piercing et alors… »

Interloquée, la directrice hésite un bref instant et répond : « Oh, vous savez, avec tout ce que vous m’avez raconté, j’aimerais bien en avoir le cœur net, moi aussi. »

« Parfait, sourit le skin. Il s’approche d’un vivarium, attrape une souris et lui coud le piercing à l’oreille avec du catgut offert par la directrice.

« Maintenant, on va faire une petite expérience », dit-il en reposant la souris dans le vivarium, parmi ses congénères. « Que diriez-vous de tenir des propos anti-américains et de voir s’il se produit quelque chose ? »

« J’ai bien peur que ce soit très long », s’inquiète la directrice, « je ne tiens pas à ce que… »

« Il faudrait quelqu’un qui parle arabe », risque Léa histoire de rire.

« Exactement », reprend vivement le skin, puis, se tournant vers la directrice : « Vous n’auriez pas un rebeu parmi vos employés ? Un rebeu parlant arabe ? »

« Euh, si, je crois que oui… »

« Allez le chercher », insiste le vendeur, « je crois qu’on va bien s’amuser. »

Quelques instants plus tard, la directrice revient avec un jeune laborantin au type maghrébin bien prononcé.

« Samir, lui dit-elle, ces personnes vont vous demander de dire quelque chose en arabe. Cela ne vous ennuie pas ? »

Visiblement surpris, le laborantin regarde sa patronne, puis les jeunes qui l’observent avec l’air d’attendre quelque chose de très important.

« Je veux bien, lâche-t-il finalement. Je ne comprends pas très bien ce que vous voulez, mais d’accord. Que faut-il que je dise ? »

Le vendeur de piercings le prend doucement par le bras et l’entraîne vers le vivarium.

« Il vous suffit de vous pencher vers cette souris et de dire en arabe quelque chose du genre : Medusa appelle Hydra, sommes en position pour l’aspersion. »

« OK », dit le laborantin et il se penche vers la souris ornée de son piercing.

« On est en train de faire n’importe quoi, se dit Léa, mais qu’est-ce que c’est marrant d’être venus dans ce labo mettre un piercing à une souris. »

Quelques minutes passent, longues comme des heures.

« Samir, lâche finalement la directrice, ça commence à être long, alors j’aimerais bien que vous regagniez votre travail. »

Déçu, le laborantin répond par un hochement de tête et tourne les talons en saluant les trois jeunes, non sans jeter un dernier coup d’œil à la souris, qui paraît vaquer normalement à ses activités de souris dans un vivarium.

Soudain, des cris stridents retentissent par violentes saccades dans le vivarium. La souris piercée vient d’agresser violemment une de ses congénères et l’a laissé morte sur la paille. A présent, elle se rue sur une autre et cherche à la mordre à la gorge. Cette dernière se débat désespérément en criant de toutes ses forces et parvient à échapper à son agresseur. La souris piercée tente de la rattraper avant de s’écrouler, raide morte, la langue pendante et les pattes jointes et repliées comme pour une ultime prière.

« Vous voyez ce que ce truc peut faire, observe le skin, particulièrement fier de sa démonstration, maintenant, on sait à quoi s’en tenir. »

Imité par Lydia et la directrice, le jeune goth contemple la souris, l’air anéanti.

« Mon frère m’avait bien parlé de surveillance et de contrôle à distance, commente-t-il, mais là, ça dépasse tout ce que j’aurais pu imaginer ! »

Très pâle, la directrice le regarde et balbutie : « Je… ce n’est pas… »

« Incroyable, hein ? » tranche Léa.

« Vous avez tous vu, poursuit le goth, quelques mots-clefs, une brève analyse dans un ordinateur lointain et hop, la réponse arrive à toute allure, sous forme de comportement agressif et suicidaire. Du très beau travail. »

« Je crois que je vais choisir un piercing beaucoup plus ordinaire », conclut Léa.

© 2006 Alex Vicq