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Singapour, Astana, Shanghai, Saint-Pétersbourg : villes du futur nouvel ordre mondial

Des forums économiques clés dans des villes d’Eurasie ouvrent la voie à de nouvelles structures de pouvoir qui défient la domination occidentale.

Le sommet de l’Organisation de Coopération de Shanghai (OCS) qui s’est tenu le 9-10 juin à Qingdao, d’autres forum et événements, fournissent des indices sur la manière dont le nouvel ordre mondial se réalise.

Astana

Le forum économique d’Astana au Kazakhstan s’est concentré sur la manière dont les méga-partenariats modifient le commerce mondial. Parmi les participants figuraient Jin Liqun le président de la Banque asiatique d’investissement dans les infrastructures (BAII) ; Andrew Belyaninov de la Banque eurasienne de développement ; l’ancien Premier ministre italien et président de la Commission européenne Romano Prodi ; le directeur général adjoint de l’OMC, Alan Wolff ; et Glenn Diesen de l’Université de Western Sydney.

Diesen, un Norvégien qui a étudié en Hollande et enseigne en Australie, est l’auteur d’un ouvrage incontournable, « la Stratégie géoéconomique russe pour une Grande Eurasie ».  Il analyse avec une extrême minutie comment Moscou envisage de « gérer le continent depuis le centre », en renforçant l’autonomie et l’influence collectives, et ainsi évincer l’hégémonie américaine dirigée de la périphérie. Moscou vise à assurer la pérennité d’une Eurasie intégrée en établissant un équilibre des forces ou un « équilibre de dépendances » pour éviter que le continent soit dominé par une seule puissance.

Ce nouvel épisode du Grand jeu tourne autour de « la stratégie de la Russie pour renforcer son pouvoir de négociation avec l’Occident en pivotant vers l’Est ». L’émergence de méga-blocs économiques améliore réellement les relations économiques en créant plus de symétrie. Par exemple, le CIPS (système de paiement transfrontalier interbancaire) de la Chine a compromis la capacité de SWIFT (Société pour la télécommunication financière interbancaire mondiale) à être utilisée pour la coercition économique. De même, l’EAEU [Union économique eurasiatique] tire sa force de la capacité de s’intégrer à d’autres régions plutôt que de s’isoler.

Jin Liqun, président de la Banque Asiatique d’Investissement (BAII), critique ouvertement l’administration Trump, affirmant : « qu’il n’y a pas de guerre commerciale entre les Etats-Unis et la Chine, c’est une guerre commerciale américaine contre le monde ».

Par ailleurs, l’Iran a signé un accord provisoire de zone franche avec l’Union Européenne, abaissant ou supprimant les droits de douane, ouvrant la voie à un accord final en 2021. Pour l’Iran, ce sera un ticket en or pour faire des affaires bien au-delà de l’Asie du Sud-Ouest…

Forum de St Pétersbourg

Le forum économique international de Saint-Pétersbourg (SPIEF) est l’équivalent russe annuel de Davos.  Asia Times, indique comment Moscou a contribué à aplanir les divergences entre la Corée du Nord et la Corée du Sud lors du sommet d’Extrême-Orient de Vladivostok en septembre dernier, soulignant la nécessité d’un business-plan régional gagnant-gagnant. L’intégration du Transsibérien à un futur chemin de fer trans-coréen, fut un élément clé de l’intégration de l’Eurasie.

Forum de Shanghai

Une commission a illustré comment le forum de Shanghai avance rapidement sur le front commercial et économique. Les nouveaux membres, l’Inde et le Pakistan, sont maintenant très actifs au sein du Conseil des entreprises de l’OCS. La discussion du programme commercial, industriel et technologique pour les États observateurs était également importante. C’est là que s’inscrit l’Iran, futur membre à part entière de l’OCS.

L’intégration de l’Eurasie est également liée aux nouvelles routes logistiques ouvertes par des corridors de transport internationaux.

La relance des BRICS était également au programme « tirant parti de la quatrième révolution industrielle » pour le développement économique, avec le président de la Nouvelle Banque de développement du BRICS (NDB) Kundapur Kamath et Jiakang Sun, le vice-président exécutif du géant chinois COSCO Shipping Corp.

Et l’Europe ?

L’argument décisif pour un possible changement des relations entre la Russie et l’Europe est venu du ministre des Finances et vice-premier ministre Anton Siluanov : « Les restrictions imposées par les partenaires américains sont de nature extraterritoriale. La possibilité de passer du dollar américain à l’euro dans les transactions commerciales dépend de la position de l’Europe à l’égard de celle de Washington ».

« Si nos partenaires européens déclarent leur position sans équivoque, nous pourrions certainement trouver un moyen d’utiliser la monnaie commune européenne pour les règlements financiers, tels que les paiements pour les biens et services, qui sont souvent soumis à des restrictions ».

Siluanov n’a pas manqué de mentionner que la Russie, tout comme la Chine et l’Iran, contourne déjà le dollar américain. Cela représente trois nœuds cruciaux de l’intégration eurasienne, et c’est la voie à suivre pour tous.

Bienvenue dans le monde post-westphalien

Dans son dernier livre, ouvertement « provocateur », Has the West Lost It ? Kishore Mahbubani, ancien ambassadeur singapourien à l’ONU et actuel professeur de politique publique à l’Université nationale, pose la question clé : « A considérer les 1800 dernières années, la période récente de surperformance de l’Occident par rapport aux autres civilisations est une aberration historique majeure. Toutes les aberrations ont une fin, et c’est en train de se produire ».

Les élites occidentales ne peuvent que s’inquiéter lorsque les banques centrales de Chine, de Russie, d’Inde et de Turquie augmentent activement leur réserve d’or ; lorsque Moscou et Pékin discutent du lancement d’un système monétaire soutenu par l’or pour remplacer le dollar américain ; lorsque le FMI avertit que la dette de l’économie mondiale a atteint 237 trillions de dollars ; lorsque la Banque des règlements internationaux (BRI) avertit que, en plus de cela, il y a une dette supplémentaire incommensurable de 750 trillions de dollars en produits dérivés non remboursables.

Mahbubani ancien ambassadeur singapourien déclare : « L’ère de la domination occidentale touche à sa fin ». Les élites occidentales, ajoute-t-il, « devraient se détourner de leurs guerres civiles intérieures et se concentrer sur les grands défis mondiaux. Au lieu de cela, ils accentuent, de diverses manières, leur insignifiance et leur désintégration ».

https://www.mondialisation.ca Asia Times, 6 juin 2018

publié dans Morphéus n° 88